Dahlia et la cour des écritures droites

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Conte : Dahlia et la cour des écritures droites

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Dans l’atelier de pierre, Dahlia tira sur le dernier brin de chanvre pendant que sa tante faisait tourner la grande roue à bras. La corde s’allongea entre elles, épaisse et régulière.

— Encore trois torsades, dit la tante.

Dahlia compta avec ses doigts, serra le toron, puis acheva le nœud d’arrêt. Elle le tira de toutes ses forces. Rien ne céda.

— Celle-là ne lâchera pas une mule, déclara-t-elle.

Elles chargèrent six rouleaux de corde sur une brouette et descendirent jusqu’à l’échoppe de Corven. Le marchand examina les fibres, les plia, les soupesa, puis les fit porter dans sa remise par son garçon.

— Voilà qui est livré, dit la tante. Les trente écus, maintenant.

Corven referma la porte de la remise avec un petit coup sec.

— Je paierai plus tard. Le marché est demain, et ma bourse n’aime pas qu’on la dérange avant l’aube.

Dahlia posa ses deux mains sur le bord de la brouette vide.

— Vous gardez les cordes, mais vous gardez aussi nos écus ?

— Petite, répondit Corven, retourne donc apprendre à faire des boucles. Les affaires des grands ne se démêlent pas avec des doigts sales de chanvre.

Sa tante ne cria pas. Elle regarda seulement la brouette, puis les rouleaux disparus derrière la porte. Dahlia vit ses lèvres se pincer.

— L’accord fut bien écrit au registre du marché ? demanda-t-elle.

— Oui, répondit sa tante. Corven l’inscrivit et le signa de sa main, devant le scribe. Mais il faut ranger les cordes restantes, fermer l’atelier et préparer la commande du meunier. Je ne peux pas courir après le scribe ce soir. Et, si Corven partait avec sa mule avant le jour…

Au bout de la rue, la Cour des Écritures droites attendait entre l’estrade du marché et la maison du scribe. Ses dalles restaient bien plates sous les passants qui portaient leurs paniers. Dahlia les connaissait : elles ne souffraient pas qu’on reniât une promesse couchée dans le grand registre.

— Sans la page, nous ne pouvons rien lui reprocher, ajouta la tante.

Elle fouilla dans la poche de son tablier et remit à Dahlia une feuille pliée, tachée d’encre.

— Voici la copie de livraison. Va chez le scribe, montre-lui la date et notre nom. Ne touche pas au registre sans sa permission.

Dahlia glissa le papier dans son gilet et repartit en courant. Derrière elle, Corven cria depuis sa porte :

— Demain matin, j’ouvrirai ma vente sur l’estrade !

Dahlia serra la copie contre sa poche et prit le chemin de la maison du scribe.

Dahlia frappa trois coups contre la porte du scribe. Une plume gratta encore derrière les volets, puis le battant s’ouvrit.

La pièce sentait la cire et l’encre. Des feuilles pendaient à des ficelles, des plumes séchaient dans un pot, et le scribe achevait une ligne sur son pupitre.

— Que cherchais-tu si vite ? demanda-t-il.

Dahlia posa la copie de livraison devant lui.

— Corven avait reçu six rouleaux de corde. Il les avait fait enfermer dans sa remise et il refusait les trente écus. Ma tante m’avait dit qu’il avait inscrit son accord au registre.

Le scribe lut la feuille, puis hocha la tête.

— J’avais vu Corven écrire lui-même, le jour où il avait commandé. Attends.

Il prit à sa ceinture une clef, ouvrit un coffre de chêne et en tira le grand registre du marché. Dahlia se hissa sur ses bottines pendant qu’il déliait les courroies. Page après page, il suivit les dates au bout de son doigt taché d’encre.

— Là ! dit Dahlia.

À côté du nom de l’atelier, une ligne longue et serrée traversait la page. Le scribe rapprocha la lampe à huile et lut sans rien sauter :

— « Moi, Corven, marchand, paierai trente écus pour les cordes de l’atelier avant le coucher du soleil de la veille. »

Il tapota le bas de la page.

— Et cette signature, Corven l’avait tracée de sa main devant moi.

Dahlia reconnut le grand C bouclé qu’elle avait vu sur l’enseigne de la remise.

— Le soleil s’était couché hier, dit-elle. Il avait donc gardé nos cordes et laissé passer le paiement exprès.

— C’était bien ce qu’il avait fait, répondit le scribe. La Cour des Écritures droites ne se souciait pas des promesses lancées entre deux portes. Mais un engagement écrit dans ce registre lui commandait. Qui le reniait voyait les dalles pencher sous ses bottines, et elles ne redevenaient plates qu’une fois la dette réglée.

Dahlia tendit les mains vers le registre.

— Donnez-le-moi. Je le montrerai à Corven.

Le scribe rabattit le volume aussitôt.

— Non. Je gardais ce livre, et personne d’autre ne l’emportait. Je pouvais lire ce qui y était écrit ; je ne pouvais pas vider la bourse d’un marchand à ta place.

Dahlia serra les lèvres. Corven pouvait atteler sa mule avant l’aube. Pourtant, il avait annoncé sa vente sur l’estrade, de l’autre côté de la Cour.

— Viendrez-vous demain avec le registre ? demanda-t-elle. Devant les artisans ?

Le scribe remit les courroies autour du livre.

— J’y viendrai dès l’ouverture du marché.

Dahlia replia la copie de livraison et la glissa dans son gilet.

— Alors nous le ferons passer par la Cour avant qu’il monte sur son estrade.

Le scribe verrouilla le registre dans son coffre.

À l’ouverture du marché, Dahlia se plaça devant les dalles de la Cour des Écritures droites. L’estrade de bois se dressait juste après elles. Sa tante attendait à son côté, les mains serrées sur son tablier. Le scribe tenait le registre sous son bras, et les artisans du marché s’arrêtèrent peu à peu : le forgeron avec son marteau, les tisserands avec leurs écheveaux, la boulangère portant un panier de pains.

Corven parut enfin, menant sa mule chargée de paniers.

— Écarte-toi, dit-il. J’avais une vente à ouvrir.

— L’estrade était là-bas, répondit Dahlia en montrant la Cour. Passez donc par les dalles.

Le marchand aperçut le gros registre. Son sourire se ratatina un peu.

— Je n’avais aucun compte à régler avec cette cordière.

— Alors vos bottines ne craignaient rien, dit Dahlia.

Corven voulut garder contenance devant les artisans. Il tira sa mule par la bride et posa le pied sur la première dalle. Dès qu’il répéta qu’il ne devait rien, la pierre s’inclina. Il battit l’air des bras, lâcha la bride et tomba sur un genou. La mule recula, les oreilles couchées.

Corven essaya de se relever pour gagner l’estrade. La dalle pencha davantage ; il dut s’agripper à un poteau de bois.

Le scribe ouvrit le registre à la page marquée. Il suivit une ligne de son doigt et lut :

— « Moi, Corven, marchand, paierai trente écus pour les cordes de l’atelier avant le coucher du soleil de la veille. » Voici sa signature. Je l’avais vu l’écrire.

Dahlia montra la copie de livraison sortie de son gilet.

— Et les six rouleaux étaient déjà dans votre remise.

Corven fouilla brusquement dans sa bourse. Il en tira dix écus et les tendit à la tante.

— Prenez ceci. C’était déjà beaucoup pour des cordes.

La tante ne prit pas les pièces. Dahlia regarda les dix ronds d’argent, puis le registre.

— Vous aviez inscrit trente écus, pas dix. Les dalles ne lisaient pas à moitié.

— Dix écus, c’était mon dernier mot ! gronda Corven.

Il voulut poser l’autre pied sur la Cour. Sa bottine glissa, et il se rassit lourdement sur la pierre inclinée. Les artisans se rapprochèrent sans un mot.

Corven vida alors sa bourse dans le tablier de la tante. Le scribe compta les pièces à voix haute : vingt-huit, vingt-neuf, trente. À la trentième, les dalles redevinrent plates.

Corven traversa la Cour, monta sur l’estrade et commença sa vente. La tante rentra à l’atelier avec les trente écus, garda ses outils, acheta son chanvre, puis posa des fibres entre les doigts de Dahlia. Ensemble, elles actionnèrent le rouet à bras et torsadèrent une corde neuve.

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