
Mina et le poirier de la source
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Au matin, Mina poussa sa petite charrette jusqu’à la fontaine de Sablier. Les cruches vides brinquebalaient dans leurs cases de bois. Tante Sira arriva derrière elle avec son tablier brun et posa la main sur la première cruche.
— Remplis celle-ci, Mina. Puis nous irons chez le boulanger, chez Tessa et chez les vieux Lorn.
Mina plaça la cruche sous le bec de pierre. Elle attendit. Une goutte tomba : ploc. Puis une autre, si lente qu’un moineau eut le temps de boire dans la flaque.
— La fontaine tousse, dit Mina.
Tante Sira se pencha, tourna le petit robinet de cuivre, attendit à son tour. Rien ne vint. Elle souleva le couvercle de la réserve, près de la charrette. Au fond, il restait seulement deux cruches pleines, celles qu’elle avait gardées de la veille.
— Nous ne les distribuerons pas, dit-elle.
Mina serra les deux poignées de sa charrette.
— Mais les Lorn ont besoin d’eau pour leur soupe.
— Et le boulanger pour sa pâte. Je le sais. Mais si nous versons les dernières réserves sans connaître la cause, il ne restera rien avant ce soir.
Mina regarda les portes du bourg, les lampes à huile éteintes sous les auvents, puis le grand poirier qui poussait au milieu de la place. Une poire jaune gisait près de ses racines. Aucune branche ne bougeait : elle était tombée toute seule.
Mina la ramassa et la porta contre son ocre tunique. Tante Sira ne la retint pas.
Au pied du tronc, Mina déposa la poire. Aussitôt, trois écureuils descendirent en spirale. Le plus petit avait une oreille entaillée ; il prit la poire entre ses pattes.
— Qui cherche les bavards du poirier ? demanda-t-il.
— Moi, Mina. La fontaine ne donne presque plus d’eau.
Les écureuils grignotèrent une bouchée, puis l’oreille entaillée pointa sa queue vers le chemin du ruisseau.
— Suis le canal, derrière les jardins. Là où l’eau ne court plus vers la place, quelqu’un l’a retenue.

— Le poirier peut-il la ramener ? demanda Mina.
Un gros écureuil secoua la tête.
— L’arbre ne remua une racine que lorsque chaque maison de Sablier donna une goutte de son eau. Pas une cruche, pas une tasse : une goutte de toutes les maisons.
Mina regarda les deux réserves de Tante Sira, puis le chemin du canal. Elle remit une cruche vide sur sa charrette et la poussa vers les jardins.
Derrière les jardins, le canal longeait un muret bas. Mina avança en tenant la poignée de sa charrette d’une main. De l’autre, elle suivait le mince filet d’eau qui glissait entre les pierres. Il courait encore, mais il ne filait plus vers Sablier : il tournait vers les bâtiments du teinturier.
Une odeur de laine mouillée et de plantes bouillies sortait de la cour. Sous un auvent, trois grandes cuves fumaient doucement. L’eau y entrait par une rigole pleine à ras bord, où flottaient des traînées bleues et rouges.
— C’est beaucoup d’eau pour des chaussettes, murmura Mina.
Elle gara sa charrette contre le muret et suivit le canal jusqu’à un coude encombré de boue. Là, une grosse pierre ronde bouchait le passage vers la place. Une poignée de fer dépassait de son sommet.
Mina posa ses sandales contre la terre, empoigna le fer et tira.
La vanne ne bougea pas.
Elle poussa de toutes ses forces. Ses rubans rouges lui tombèrent devant les yeux. La pierre resta là, lourde comme un âne assis.
— Allez, toi ! souffla-t-elle.
Elle essaya encore, en glissant ses deux mains sous le bord. La boue lui monta jusqu’aux poignets, mais la vanne ne se souleva pas d’un doigt.

Une porte claqua dans la cour. Maître Orvo arriva avec son tablier taché de violet. Il portait une longue cuillère de bois et regarda Mina, puis la vanne.
— Petite, retire tes mains de là.
Mina se redressa.
— La fontaine manque d’eau. Le canal ne passe plus derrière cette pierre.
— Cette eau remplit mes cuves, répondit Orvo. J’en ai besoin pour teindre les manteaux et les tapis. Va jouer ailleurs.
— Ce n’est pas un jeu. Tante Sira n’a gardé que deux cruches.
Orvo tapota le bord de la cuve avec sa cuillère.
— Mes cuves d’abord. C’est mon canal.
Il retourna vers son auvent sans attendre de réponse.
Mina regarda l’eau qui gonflait la rigole des cuves. Puis elle s’accroupit près de la vanne. Elle ne pouvait pas la déplacer, mais la boue cachait presque toute la pierre. Avec ses paumes, elle frotta, gratta, rinça ses doigts dans le petit filet qui restait.
Sous la boue apparut un dessin creusé dans la pierre : un poisson aux écailles carrées, la bouche ouverte vers les cuves.
Mina le suivit du bout de l’index. Elle avait déjà vu des marques pareilles sur les papiers que Tessa rangeait dans la maison des registres.
Elle essuya ses mains sur sa tunique ocre, reprit la poignée de sa charrette et regarda la porte d’Orvo.
— Je demanderai à Tessa à qui appartient ton poisson, dit-elle.
Elle ramena sa charrette vers Sablier, laissant la vanne fermée derrière elle.
Mina poussa sa petite charrette jusqu’à la maison des registres. La porte était entrouverte. À l’intérieur, Tessa rangeait des rouleaux de papier dans une armoire de bois. Une lampe à huile brûlait sur la table, bien que le soleil entrât par la fenêtre étroite.
— Tessa ! appela Mina. J’ai trouvé un poisson sur la pierre qui ferme le canal.
La gardienne se retourna et vit les mains encore brunes de boue de Mina.
— Un poisson ? Montre-moi.
Mina traça dans l’air la bouche ouverte et les écailles carrées. Tessa posa aussitôt les rouleaux.
— Ce signe se notait dans les registres des canaux. Mais il fallait chercher.
Elle tira d’une étagère un grand livre relié de cuir. Quand elle le déposa sur la table, le bois gémit et Mina dut pousser de ses deux bras pour que le livre ne glissât pas. Tessa ouvrit les pages épaisses. Il y avait des lignes, des dates, des dessins de rigoles et quantité de petites marques : une roue, une gerbe de blé, une cruche, un poisson.
— Celui-là ? demanda Mina en montrant un poisson tout rond.
— Non, celui-ci appartenait au moulin.
— Et celui-là ?
— Celui-là marquait le bassin des laveuses.
Elles tournèrent une page, puis deux. Mina suivait les signes avec son doigt, mais tous les poissons lui semblaient avoir la même queue. Le temps passa. La flamme de la lampe raccourcit sa mèche.
La porte claqua derrière elles.
Maître Orvo entra, son tablier violet encore noué à la taille.
— Que faites-vous avec les livres du bourg ? demanda-t-il.
— Nous cherchons le sceau de la vanne, répondit Mina.
— Inutile. Cette affaire ne regarde pas une enfant. Et vous, Tessa, renvoyez-la chez sa tante.
Tessa ne referma pas le registre.
— Les registres regardaient tous ceux qui buvaient à la fontaine, dit-elle.
Orvo posa une main sur la table.
— Il me faut de l’eau pour mes teintures.
— Alors il fallait l’écrire comme le règlement l’exigeait, répliqua Tessa.
Mina aperçut soudain, au bas d’une page, un poisson aux écailles carrées. Elle tapa dessus de son doigt boueux.
— Le voilà !
Tessa rapprocha la lampe, plissa les yeux et lut à voix haute :
— « Canal de la source, vanne de partage. Maître Orvo a fermé la vanne afin d’envoyer l’eau vers ses cuves de teinture. Sceau : poisson aux écailles carrées. »

Orvo retira sa main de la table.
Tessa descendit plus bas sur la page.
— « Si la fontaine de Sablier se trouvait sèche, la vanne devait être rouverte sans délai, et les cuves ne devaient recevoir que leur part d’eau. »
Au bas du texte, une signature noire s’étirait : « Orvo, teinturier. »
Mina regarda l’homme, puis le registre.
— Tu l’avais fermé toi-même.
Orvo ne répondit pas. Tessa tourna le livre vers Mina et posa son doigt sur la signature.
— Son nom était là, et son sceau était sur la pierre.
Mina prit le bord du lourd registre entre ses petites mains.
— Il faudra le montrer sur la place.
Mina sortit de la maison des registres en tirant le grand livre avec Tessa. Elles le portèrent à deux jusqu’à la place, car il pesait presque autant qu’un sac de farine. Au-dessus d’elles, dans le vaste poirier, trois écureuils apparurent entre les feuilles. Le plus roux claqua des pattes.
— Une goutte de chaque maison, rappela-t-il. Pas une de moins.
Tante Sira arriva près de la fontaine sèche, avec les deux dernières cruches couvertes d’un linge.
— Nous n’avons presque plus rien, Mina, dit-elle.
Mina ouvrit le registre sur la margelle.
— Tessa l’a lu. Orvo a fermé la vanne de partage pour remplir ses cuves. Il devait la rouvrir quand la fontaine était sèche.
Tessa montra la page à tous. Elle suivit les lignes avec son doigt et lut le nom d’Orvo, puis le dessin du poisson aux écailles carrées. Des habitants se penchèrent. Le boulanger prit son pot d’eau contre lui.
— Donner une goutte ? protesta-t-il. Ma soupe attend dans ma marmite.
— La mienne aussi, dit la vieille Nara en serrant sa tasse.
Maître Orvo, qui les avait suivies, croisa les bras.
— Une goutte dans la terre ne rouvrira rien. Gardez votre eau.
Mina regarda les deux cruches de Tante Sira. Elle enleva le linge, prit une petite cuillère de bois attachée à sa charrette et la remplit.
— Nous ne pourrons pas boire demain si la source resta fermée, dit-elle. Les écureuils ne demanderont pas deux gouttes. Une seule, de chaque maison.
Tante Sira posa sa main sur la cruche. Puis elle inclina la première. Une goutte tomba au pied du poirier.
Le boulanger souffla par le nez, mais il ouvrit son pot. Une goutte. Nara versa une goutte de sa tasse. Ensuite vinrent la marchande de rubans, le berger, les laveuses et les autres habitants de Sablier. Chaque fois, les écureuils comptèrent :
— Une pour la maison au volet bleu ! Une pour la maison près du four !
Orvo garda sa gourde fermée jusqu’au dernier. Mina lui tendit la cuillère.
— Ta maison aussi.
Il regarda le registre, la signature noire, puis les cuves visibles au bout du chemin. Enfin, il versa une goutte.

Les écureuils bondirent sur le tronc.
— Poirier, poirier, la part de chacun est donnée !
La terre se souleva près des racines. Une grosse racine sortit lentement, passa sous le chemin, puis fila jusqu’au canal. Au loin, la vanne de pierre grinça. Elle se leva juste assez pour que l’eau quittât les cuves d’Orvo et courût dans le conduit de la fontaine.
Un filet jaillit du bec de pierre, puis un flot clair remplit le bassin avant le repas du soir. Mina plaça sa première cruche sous l’eau et la tendit à Tante Sira.

Maître Orvo prit une pelle près de ses cuves. Sous les yeux des écureuils, il ouvrit lui-même une rigole plus étroite, afin que ses teintures ne reçussent que leur part d’eau.
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